Le prix à payer par Colette Le Vaillant

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A la base de chaque démarche spirituelle, de thérapie ou de cheminement personnel, nous entendons une revendication, une aspiration à changer, s’alléger, se libérer, voire se transformer. L’attente première est majoritairement d’aller mieux, de chasser la souffrance et parfois, le doux rêve de capturer le bonheur. L’espérance de guérir de l’ego – non pas chercher à l’anéantir, mais d’en être de plus en plus libre – apparaît rarement en premier lieu. Cela peut se comprendre dans une société si éloignée des traditions et des influences spirituelles. Par ailleurs, les niveaux psychologiques et spirituels se nourrissent mutuellement et l’ordre de l’Esprit, pour être accessible, requiert souvent une forme d’apprentissage et d’élagage des blessures de l’âme.

Je vais volontairement intégrer ici les différents niveaux de démarche, car il existe de véritables ponts pour passer de l’un à l’autre, comme de l’exotérique à l’ésotérique. Pour autant, la multiplication des techniques de développement personnel a vulgarisé certains termes, alimentant aujourd’hui la confusion.
Tout ce qui a de la valeur a un coût. Toute élection implique un renoncement. Derrière chaque « oui » il y a un ou plusieurs « non ». Sur quels critères opérer ce choix vers un désencombrement, une disponibilité au nouveau ?

Consacrer énergie, temps et argent – dont nous disposons en quantité limitée – à des choses que nous jugeons au fond, superficielles apparaît acceptable. Or, pour un changement prétendu essentiel, nous ne voulons pas en payer le coût. La méprise ne résulte-t-elle pas d’une question d’approche et de posture ? Il ne s’agit pas d’envisager ce changement, comme on le ferait du dernier téléphone portable ou d’un autre objet de consommation. Le leurre majeur est que nous abordons les questions de l’Être avec le même prisme que celui de l’avoir. Même si elle n’est pas perçue immédiatement – l’avoir pouvant être un moteur pour aborder la démarche – elle doit obligatoirement être convertie dans une démarche de l’Être pour pouvoir remplir ses promesses de paix intérieure.

Le changement sans se transformer ?

L’illusion de pourvoir accéder à un changement majeur, de façon gratuite et facile, demeure tenace, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, elle contient en filigrane, la pensée : « cela m’est dû ». Or, en dépit des épreuves qu’elle nous offre de traverser, la vie ne nous doit rien. D’autre part, le prix dont il est question n’est pas un coût annexe, superflu, de l’ordre du pourboire, ni même d’un restaurant étoilé. Il concerne tout notre Être. De fait, il ne sollicite pas un seul poste de dépense, mais le trésorier lui-même. Il faut reconnaître que la plupart du temps, nous réclamons le changement, de surcroît et sans engagement, donc sans nous transformer ; en somme garder l’ancien en rajoutant un joli supplément. Si cela était possible, les mutations tant escomptées se seraient opérées depuis bien longtemps. A nouveau de quoi parle-t-on ? D’un simple emménagement, comme on le ferait d’un nouvel appartement ? Ou de transfiguration. Pourtant, cette dépense ne nous laissera jamais en dette. Elle ne sera pas plus importante que ce que nous possédons.

Force est de constater que, les moyens adéquats mis en œuvre pour ce changement ne sont que rarement mobilisés. Quelles en sont les raisons ? Nous sommes aujourd’hui assaillis par une multitude de produits de consommation, destinés à oublier nos compromissions, à compenser le malaise ressenti du fait de notre absence d’engagement dans la vie. Combien sommes-nous à savoir ce que nous voulons VRAIMENT et délibérément, c’est-à-dire quel qu’en soit le prix ? A défaut, la limitation dans des envies mineures et annexes, nous cantonne à l’antichambre de notre chemin de vie.

Que voulez-vous ?

Nous prétendons vouloir absolument certains changements, mais qu’en est-il véritablement? Il convient avant tout d’examiner la qualité et le niveau de cette aspiration. Comme le disait Yvan Amar, nous sommes bien souvent au niveau instinctif de l’envie ou au niveau émotionnel du désir, mais rarement sur le plan de la volonté ferme et consciente, de l’ordre de la décision et de l’impériosité. Un « j’aimerais » plutôt qu’un « je veux ». Cette détermination émane d’une injonction de l’esprit en quête de sens et exalte notre goût de l’effort. Pour autant, il s’agit aussi d’un apprentissage, d’une saveur qui demande à être nourrie et à grandir, associé à un travail d’ajustement et de peaufinage de notre intention. « What do you want ? » Que voulez-vous ? interrogeait le maître spirituel Swami Prajnanpad.

« Aller mieux » mais où ? Au-delà de l’homophonie, quelle est cette destination tant escomptée ? Si cette intention n’est pas interrogée, nous devenons le jouet des propositions pléthoriques plus ou moins nébuleuses, de développement personnel, entretenant l’équivoque. La gesticulation autour de la nouveauté des techniques, ou de leur effet de fascination, prenant le pas sur la nécessité de préciser le sens profond de la démarche.

Satisfaits ou remboursés ?

Cette tendance se retrouve aussi dans la sphère professionnelle. Les responsables du bonheur en entreprise sont en vogue, chargés d’inventer des produits de bien-être pour anesthésier la souffrance au travail, des lots de consolation pour panser les plaies à défaut de les penser.
Au grand buffet spirituel mondialisé, chacun se sert à volonté, entre mélange des voies traditionnelles et utilisation syncrétique de pratiques diverses. Mais que sommes-nous prêts à donner, à sacrifier, au sens sacré du terme ? Bon soit, mais avec quelles garanties ? En la matière, il n’y aura pas de « satisfaits ou remboursés », aucune garantie, aucun service après-vente pour rassurer nos peurs. Seule la réalité que nous pouvons percevoir au plus profond de nous, le ressenti vivant de notre nature profonde, peuvent servir de moteur et de boussole vers plus de détente, de joie profonde.

Établir la balance entre le prix à payer pour changer et le tribut que l’on paye pour nos enfermements, favorise souvent le déclenchement d’une prise de conscience. Lorsque le déséquilibre devient flagrant, que tout ce qui a la saveur de la Vie se retrouve en compte débiteur, de toute évidence, nous payons cher nos enfermements. Ces coûts relèvent plus d’une rançon que d’un règlement conscient et délibéré. Ils s’expriment sous la forme de petits arrangements avec soi-même jusqu’à la compromission, l’humiliation, la perte de dignité, d’intégrité, la perte de connexion profonde et intime en son for intérieur. Devenant sourd à soi-même, tel un pantin, nous donnons les ficelles à l’autre, à l’extérieur. Il ne reste alors qu’à quémander, attendre ou agir en victime.
Des modes de fonctionnements devront être abandonnés, alors même qu’ils nous furent salutaires pendant longtemps. Ce qui un jour nous a sauvé, nous emprisonne à présent. Mais la cristallisation de ces stratégies de survie rend difficile leur abandon. Il faudra lâcher, tel un vieil habit, les identifications, tout ce que l’on pense constituer notre « moi », alors qu’il s’agit de conditionnements, dans lesquels nous n’avons aucune liberté.
Nos chères souffrances vont résister au changement. De fait, il convient de ne pas négliger les bénéfices secondaires dégagés, qu’il s’agisse d’« avoir la paix » ou de se conformer à une image qui va recueillir approbation et louanges. Il est difficile de casser l’illusion d’une inclusion conforme, alors que nous pensons faire plaisir à tout le monde : à l’autre d’une part, dans ce qu’il exprime de son attente vis-à-vis de moi, dans ce que j’imagine qu’il attend (mes projections). A moi, d’autre part, en évitant le tiraillement et la tension qui accompagnent la peur de « tout » perdre.
Les prisons dorées sont difficiles à lâcher. Si nous voulons bouger, je nous souhaite des prisons peu confortables. Il faut reconnaître, comme le disait Arnaud Desjardins, que « nous cherchons moins une indépendance qu’une dépendance réussie ».

Bouger les lignes

Les oppositions vont se lever et exprimeront les peurs de ne plus être aimé, d’être exclu, rejeté. Elles viendront bousculer nos besoins fondamentaux d’appartenance, d’inclusion, de nous sentir aimés.
Mais alors, quel sera le fameux coût à payer ? Il peut être multiple, en fonction de notre histoire et de nos blessures : culpabilité, tiraillement intérieur, inconfort, friction, appréhension d’un regard extérieur réprobateur, peur des représailles, du jugement … La liberté ne s’acquiert pas sans mauvaise conscience. Par ailleurs, en faisant véritablement « bouger les lignes », des émotions très fortes peuvent se lever, des moments de crise (d’ego) demanderont à être traversés.

Prenons l’exemple concret d’une personne qui aurait peur du conflit, portant une blessure de rejet ou d’abandon, l’amenant à pratiquer « la relation à tout prix ». Posons la situation où quelque chose qui ne lui convient pas, lui serait demandée. Ne se sentant pas respectée par son interlocuteur, il conviendrait qu’elle affirme sa position, qu’elle pose son besoin et ses limites. Deux élans contradictoires se mettent à l’œuvre : l’un demande que le besoin soit écouté et les limites respectées. L’autre veut détendre au plus vite la tension générée par les éventuelles conséquences d’un acte d’affirmation. Il préfère éviter de se confronter aux peurs qui se réveilleraient en posant cette requête non-conforme au souhait de l’Autre. Habituellement, le second élan l’emporte. Elle va se plier à la doléance de l’autre et occulter son besoin. Il peut s’agir de choses plus ou moins anodines. Mais l’automaticité de la réaction et l’accumulation de ces compromissions n’est pas sans conséquences sur son intégrité et sa verticalité.

Accepter de ne pas soulager la tension

La peur n’appartient pas à cette nouvelle situation. C’est une ancienne émotion non métabolisée, associée à une blessure du passé, qui se projette sur une situation lui faisant écho aujourd’hui. De fait, il n’y a pas à résoudre immédiatement, par la défausse, le désaccord ou la discussion houleuse, par crainte de perdre le lien, d’affronter le conflit, ou de ne plus être aimé. Cette fois-ci, ce qui présidera à l’action ne sera pas la peur. Il faudra expérimenter une autre façon d’agir, malgré la présence de cette angoisse, pour constater que le lien n’est pas rompu et ne tient pas à cela. La résolution prématurée de la discussion aurait constitué une réaction et non une action libre et consciente.
Accepter de ne pas soulager la tension de façon mécanique permettra d’aborder, à terme, un autre type de détente. Celle-ci résultera de l’effort à agir différemment, consciemment, à partir d’un autre endroit intérieur, d’un autre niveau d’être, en dépit de cette tension qui restera présente un temps.
Le prix est aussi celui de la responsabilité. Il résulte d’une décision délibérée de sortir du confort et de la dépendance de l’enfant, pour accéder à la liberté durement gagnée de l’adulte. Ce choix, nous l’avons vu, n’est pas si aisé qu’il n’y paraît.

Colette LE VAILLANT

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